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École et adolescence. Une approche sociologique - Anne Barrère

Janvier 2015

Recension de Dominique Gelin

École et adolescence. Une approche sociologique - Anne Barrère

De Boeck, Collection "Le Point Sur… Pédagogie", 2013, 120 p.

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La collection (Le point sur… Pédagogie) dans laquelle paraît l’ouvrage d’Anne Barrère se donne pour objectif de fournir aux étudiants, notamment à ceux qui se destinent aux métiers de l’enseignement et de l’éducation, des « outils de révision, des aperçus condensés » sur une thématique ou un champ de recherche. Le titre de ce livre École et adolescence. Approche sociologique en est une bonne illustration.

Dans son introduction, l’auteure affiche un projet à double enjeu : faire le point sur les études et analyses sociologiques abordant l’école et l’adolescence, essentiellement du point de vue des adolescents, « de manière indifférente à la spécialisation » de ces études, ce qui correspond à la définition de la collection, avec l’espoir de pouvoir « déplacer certains cadres interprétatifs, certaines représentations toutes faites », largement médiatisés et courants dans le monde de l’éducation (p.9).

Nous nous efforcerons de voir en quoi ce double objectif est atteint. Le premier chapitre donne ou rappelle le cadre général de la problématique, à savoir les grandes mutations du système éducatif, d’un point de vue historique et sociologique : allongement et unification des trajectoires scolaires ; transformation dans la socialisation, transmission de normes et de valeurs ; tensions culturelles de l’école. Les trois chapitres suivants abordent chacune de ces mutations en s’attachant à développer les perceptions adolescentes de ces évolutions, à partir des études qui y sont consacrées.

Dans ce premier chapitre, il s’agit pour l’auteure à la fois de rappeler les évolutions structurelles du système éducatif et d’en analyser les effets en montrant comment la démocratisation de l’accès au secondaire n’a pas permis, contrairement aux attentes, d’égaliser les performances scolaires entre les milieux sociaux et de démocratiser largement « l’allocation des positions sociales » (p.14). Ce faisant elle souligne la place de la sociologie des inégalités scolaires et notamment des interprétations de Bourdieu et Passeron qui « restent très présentes dans la lecture française des trajectoires scolaires » (p.15). Viennent ensuite toutes les études des années 2000 sur l’école, lieu d’une concurrence scolaire accrue, sous ses diverses formes.

Afin de permettre au lecteur d’appréhender les mutations concernant la mission de socialisation de l’école, Anne Barrère revient à Durkheim et à l’héritage durkheimien dans l’enseignement français. « L’idée que l’école est un ciment de construction du lien social contribue à faire peser de lourdes attentes sociales à son égard » (p.20). Elle montre comment la prise en compte de l’élève dans l’enseignement secondaire est venue heurter les habitudes et les convictions et a plus déstabilisé que fait bouger en profondeur.

L’allongement de la scolarité et la démocratisation ont de surcroît prolongé les relations entre les deux instances de socialisation que sont l’école et la famille, alors que l’école s’est construite au départ « contre la famille » (p.23). L’auteure fait état de toutes les recherches des dernières années sur ces relations souvent complexes, source de malentendus et de tensions.

Elle montre ensuite comment la reconnaissance de l’importance d’une socialisation « horizontale » par les pairs, pose problème à l’école. Elle évoque alors d’un côté l’héritage de Durkheim et de l’autre celui de Piaget.

Le troisième volet de ce premier chapitre concerne les mutations culturelles et la confrontation de la culture scolaire à la société de l’information, avec l’importance du tournant numérique et l’intensification de la poly-activité des adolescents. Pour toutes ces mutations, l’auteure parle d’une nécessaire hybridation.

Elle développe chacune d’entre elles dans les trois chapitres suivants, en prenant soin de rappeler où elle se situe dans le champ sociologique : « donner la parole aux adolescents, comprendre leur expérience sans passer préalablement par le regard adulte » (p.32).

L’intitulé du deuxième chapitre est de ce point de vue explicite : « L’adolescence à l’épreuve de la pression scolaire ». Anne Barrère précise bien qu’il s’agit de se pencher « sur les conséquences potentielles qu’a le jugement institutionnel porté par l’école sur les adolescents scolarisés » (p.33). Cette approche doit permettre au lecteur, déjà enseignant ou se destinant à enseigner, d’aller voir au-delà des apparences et peut-être de mieux comprendre les comportements et attitudes des élèves.

Omniprésence de l’évaluation, idéal méritocratique de la performance et mise en avant de la réussite par le travail. L’auteure fait état des nombreuses recherches qui abordent ces questions et qui montrent comment les adolescents vivent « la contradiction entre l’affirmation de la réussite par le travail et la constatation pratique de la disjonction entre les deux » (p.36). Elle se réfère à ses propres travaux sur le travail à l’école et les stratégies développées par les élèves. Elle revient un peu plus loin sur cette question en accordant une place importante aux recherches (Caillet, Dubet, Merle) consacrées aux effets négatifs du jugement scolaire sur le comportement des élèves vis-à-vis du travail et de l’institution et aux conséquences sur le climat scolaire : « Les attitudes d’opposition à l’école existent, puisant leurs sources dans des déceptions ou dans des réactions au mépris ou à l’humiliation scolaire au sens large » (p.47). Les recherches récentes concernant les phénomènes de remise en cause de l’ordre scolaire et leurs origines d’un côté et le décrochage scolaire de l’autre trouvent alors toute leur place (Debarbieux, Douat, Glasman, Moignard, Payet).

« La difficulté de comprendre le verdict scolaire se conjugue avec l’idée que la note dépend de critères collectifs impossibles à maîtriser, vu la complexité des différenciations entre sections, classes et établissements » (p.53).

L’auteure montre dans la dernière partie de ce chapitre comment cette opacité vient renforcer la pression scolaire (Barrère, Duru-Bellat, van Zanten). On a vu dans le premier chapitre comment les missions de socialisation de l’école ont changé ainsi que la place plus importante de la socialisation par les pairs. Dans le chapitre 2, il s’agit maintenant d’aborder ces questions du point de vue de l’expérience que font les adolescents de cette pluralité, en insistant sur l’espace d’autonomie dans les choix qui leur est désormais reconnu, comme le montrent les enquêtes de terrain.

Les rapports entre école et familles, instances de socialisation primaire, sont l’objet de recherches à partir des années 80. Elles concordent toutes à « considérer que les adolescents n’ont pas à affronter les mêmes situations selon leur milieu social d’origine ». Référence est faite aux romans d’Annie Ernaux, support d’analyse de nombreuses études sociologiques sur la question. Arrivent ensuite les apports des recherches de Lahire et de Charlot, Bautier et Rochex, qui mettent en évidence des différences entre les adolescents d’un même milieu social (p.58-59).

Selon l’auteure, les styles d’autorité et de contrôle sont au cœur de la confrontation entre les deux instances de socialisation. Là encore les chercheurs soulignent les positionnements différents des familles en fonction du milieu social. Le rapport à l’école et à l’autorité n’est pas le même (de Singly, Henri-Panabière). Il est fait état d’autres études consacrées au rapport des adolescents à l’autorité et au contrôle, dans la famille et à l’école (Barrère, Dubet) qui insistent dans les deux cas sur l’importance accordée par les adolescents au respect et à la réciprocité dans les rapports.

Anne Barrère s’est elle-même intéressée à l’entre-soi juvénile et à la façon dont il est ressenti par les adultes. « La sociabilité juvénile est soupçonnée d’être aussi contraignante, voire davantage, que les injonctions de l’école et de la famille » (p.67). Ses travaux et d’autres mentionnés ici apportent des nuances à ces jugements, sans pour autant idéaliser ces relations : univers normatif, potentialités conflictuelles, mais regard critique des adolescents sur la pression du groupe. Les adolescents naviguent entre plusieurs groupes, composent leur propre style et circulent dans le monde scolaire entre normes adultes et normes juvéniles.

L’auteure fait alors référence à François Dubet et à ses travaux sur l’expérience scolaire et sur les différentes logiques qui président à la socialisation scolaire, épreuve qui peut être très différente selon les contextes (p.71). Le troisième chapitre est consacré « à la mission première de l’école, l’instruction et la transmission des savoirs » (p.76) dans un contexte de « culture hybride ».

Anne Barrère donne une lecture sociologique des aléas de la motivation et s’attaque au mythe d’un âge d’or où tous les élèves d’avant la massification étaient motivés. Elle introduit la problématique de la « gratuité » et du sens des études et consacre quelques pages à la notion du rapport au savoir. Une large place est faite aux travaux d’ESCOL sur cette question, aux analyses sur le rôle essentiel des pratiques langagières dans le système scolaire, leur spécificité et les causes des difficultés des élèves (p.82).

Viennent ensuite d’autres approches (Barrère, Dubet, Establet) de ce qui peut motiver l’intérêt intellectuel des élèves : recherche de l’épanouissement personnel, grande instabilité de cet investissement au gré des activités proposées et des enseignants.

« Une grande partie des intérêts juvéniles reste invisible à l’école » (p.86) écrit Anne Barrère au sujet des activités de loisir, dans lesquelles les adolescents semblent s’investir plus que dans l’espace scolaire.

L’auteure souligne d’un côté la proximité de la forme scolaire dans l’organisation des loisirs pratiqués et de l’autre le comportement des adolescents qui est souvent qualifié de zapping par les adultes qui les entourent : fort investissement dans un premier temps, puis abandon et autres tentatives. Anne Barrère voit dans ces changements fréquents comme une sorte de recherche ou de quête de la part des adolescents. Elle s’attarde ensuite sur les recherches qui portent plus spécifiquement sur la culture numérique des adolescents : elles font ressortir une très grande assiduité numérique, montrent que les jeunes en privilégient les usages créatifs et collaboratifs (Barrère, Donnat, Octobre). Anne Barrère y voit la mise en place d’une « culture de la poly-activité » et une ouverture de l’horizon relationnel des jeunes. Mais les études montrent, là encore, des usages différenciés en fonction de l’origine sociale et du genre (Octobre).

Le dernier volet de ce chapitre ouvre vers la conclusion : en quoi cette poly-activité interroge l’école ? L’habitude de ces pratiques à fort investissement entraîne une nouvelle problématisation possible de la motivation scolaire, voire des formes nouvelles de résistance scolaire ou de transgression (Jarrigeon, Menrath). Les prescripteurs et une grande partie des enseignants prennent conscience de la nécessité d’intégrer les apprentissages sociaux dans les curricula, mais le processus de recherche de renouvellement est, aux yeux de l’auteure, encore désordonné et peut entraîner chez les élèves des malentendus sur le sens des apprentissages.

Anne Barrère conclut sur la nécessité « d’intégrer les savoirs scolaires dans la nouvelle matrice expressive/créative » qui s’impose à l’école. Il aurait pu être intéressant sur ce point de voir en quoi les difficultés d’adaptation du système éducatif français étaient spécifiques et d’élargir le regard à des perspectives internationales.

Le double objectif d’Anne Barrère dans cet ouvrage nous paraît atteint : elle offre à des lecteurs non initiés ou des apprentis sociologues un large panorama des connaissances « sur la rencontre entre une institution bien particulière, l’école, et un âge de la vie, l’adolescence ». Elle contribue ainsi à une meilleure connaissance des adolescents et à une compréhension fine des tensions qui traversent l’école. Il ne s’agit pas ici pour l’auteure d’entrer dans des débats théoriques, mais seulement d’en faire état, de donner une lecture sociologique de l’évolution du système éducatif et de la place qu’y prennent les adolescents. Les concepts et termes sociologiques sont introduits en situation, quelques encarts avec textes de référence ou entretiens viennent illustrer le discours. On connait les réticences du monde enseignant vis-à-vis des sciences de l’éducation et de la sociologie de l’école. Anne Barrère réussit à introduire ses analyses sans jamais culpabiliser les enseignants, le regard porté est compréhensif à l’égard de leurs difficultés.

Au total, cet ouvrage constitue un apport précieux qui contribue à éclairer la relation entre l’école et les adolescents.

Dominique Gelin, Agrégée d’allemand, directrice adjointe IUFM second degré Créteil, en retraite


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