Recherches en Education

Vous êtes ici : Accueil » Recensions

Filles et garçons au lycée pro - Séverine Depoilly

Janvier 2015

Recension par Sophie Orange

Filles et garçons au lycée pro. Rapport à l’école et rapport de genre - Séverine Depoilly

Presses Universitaires de Rennes, Collection "Le sens social", 2014, 222 p.

- Télécharger la recension

- Lien vers l’ouvrage


L’ouvrage de Séverine Depoilly a pour objet un secteur du système scolaire relativement absent ou invisible dans les travaux de recherche, à savoir l’enseignement professionnel . L’angle choisi est celui des expériences scolaires différenciées des filles et des garçons, et la démarche vise à questionner de manière plus large les inégalités sexuées et les rapports de genre à l’école. L’auteur appuie sa démonstration sur un matériau empirique d’une grande richesse. Elle a en effet réalisé, durant trois ans, une enquête ethnographique dans un établissement de la petite couronne parisienne accueillant des filières du secteur tertiaire et a totalisé plus de 450 heures d’observation dans les classes, à la vie scolaire et dans les espaces interstitiels de l’école (les couloirs, la cour, le réfectoire, etc.). Elle a également mené des entretiens avec des élèves et eu accès à des documents administratifs comme les dossiers scolaires des élèves et les rapports d’incidents sur plusieurs années. Il faut par ailleurs souligner le grand souci réflexif et les précautions dans l’interprétation des matériaux, exprimés par Séverine Depoilly, au regard de sa position d’observatrice mais aussi de sa grande familiarité avec l’objet, en tant que professeur de lettres-histoire-géographie en lycée professionnel. L’ouvrage se compose de cinq chapitres : un premier chapitre théorique (Le genre à l’école, une problématique en évolution), un second chapitre méthodologique (Enquête dans un ordre scolaire dominé), puis trois chapitres d’analyse des matériaux (Filles, garçons des milieux populaires et ordre scolaire ; Filles et garçons face aux situations scolaires de classe ; Filles, garçons et transgressions de l’ordre scolaire).

L’introduction et le premier chapitre de l’ouvrage sont l’occasion pour l’auteur de préciser clairement son cadre théorique. En prenant appui sur une importante revue de la littérature à la croisée de la sociologie de l’éducation et de la sociologie du genre, Séverine Depoilly invite à une analyse centrée « non plus sur les comportements ou les attitudes mais sur les rapports sociaux de sexe et de classe » (p.21). Selon elle, et à la suite des travaux de Viviane Isambert-Jamati , de Jean-Pierre Terrail et de Jean-Yves Rochex , la seule explication en termes de caractères ou de dispositions ne suffit à comprendre ni l’essor des scolarités féminines dans le second XXe siècle, ni le paradoxe selon lequel certains de leurs avantages dans l’enseignement secondaire – leur permettant notamment une plus grande réussite que les garçons – se transforment en désavantages au moment des choix d’orientation – où elles s’auto-excluent de certains cursus, et en particulier des plus prestigieux. Contre un modèle explicatif invoquant « des caractères attribués aux filles et aux garçons qui apparaissent […] comme des propriétés figées entre les individus » (p.54), Séverine Depoilly plaide donc en faveur d’une pensée relationnelle et dynamique de la différence des sexes, et ce à plusieurs niveaux. D’abord, les scolarités féminines et masculines doivent selon elle être pensées ensemble et en lien avec les processus socio-historiques qui ont affecté les rôles masculins et féminins dans l’espace social et notamment les évolutions du marché du travail. Ensuite, c’est en pensant le quotidien scolaire de l’un et de l’autre sexe que l’on se donne les moyens de comprendre ce que les manières d’être et de faire des filles et des garçons doivent aux situations de co-présence et aux logiques de co-construction : « C’est ainsi à la condition de considérer les expériences scolaires des unes et des autres comme enchâssées dans des rapports sociaux de sexe et des rapports sociaux de classe, comme situées au croisement de différentes dynamiques de socialisation que l’on peut en atteindre la complexité et par là même se départir des modes de pensée causes-conséquences selon nous trop linéaires » (p.54).

Le second chapitre est consacré principalement à la présentation du matériau empirique. Après une brève histoire et sociographie de l’enseignement professionnel, Séverine Depoilly revient sur la manière dont la sociologie de la jeunesse populaire a souvent fait la part belle aux garçons, ignorant très souvent les jeunes filles, et souligne que si « les filles sont moins visibles et moins accessibles, elles ne sont ni absentes ni inatteignables » (p.71). Cet avertissement méthodologique pointe implicitement le risque d’une sociologie de la jeunesse masculino-centrée et qui, partant, peut laisser croire en l’absence de sociabilités et pratiques juvéniles féminines, du simple fait qu’elles n’empruntent ni les logiques ni le répertoire des sociabilités et des pratiques masculines. C’est ainsi que l’auteur s’applique, tout au long de son ouvrage, à tenir ensemble filles et garçons, et à saisir en permanence les comportements et les attitudes des uns au regard de ceux des autres.

Dans le troisième chapitre, Séverine Depoilly s’attache justement à décrire et analyser les modes de sociabilité des filles et des garçons, et la façon dont ils trouvent leur place dans les espaces scolaires hors la classe. Plus précisément, l’auteur s’intéresse à la façon dont ces pratiques et comportements rentrent ou non en tension avec l’ordre scolaire, en cherchant à dépasser la lecture binaire et homogénéisante, « en seuls termes d’opposition ou de résistance des garçons ou de docilité et de soumission aux règles de l’ordre scolaire des filles » (p.104). En effet, il apparait que filles comme garçons mettent en œuvre des formes de vie clandestine qui cherchent à recréer un quant-à-soi juvénile protégé du regard des adultes au sein de l’école. Or, les modes d’appropriation de l’espace scolaire s’avèrent fortement genrés. Les garçons « occupent beaucoup plus l’espace que les filles, leur présence n’est pas circonscrite à quelques espaces bien définis » (p.89). Quant aux filles, elles cherchent davantage à « privatiser l’espace public de la cour de récréation » et à recréer « une sorte d’espace intime » (p.89). Au final, ni les uns ni les autres ne respectent tout à fait l’ordre scolaire – les filles peuvent par exemple se retrouver dans des couloirs où il est interdit de stationner durant les intercours – mais ni les uns ni les autres ne cherchent délibérément à le mettre à mal et à le perturber. Néanmoins, les formes masculines et féminines de manquement à la règle ne viennent pas heurter le jeu scolaire de la même manière. Les manières féminines, parce que moins concurrentielles et moins antinomiques avec la « politique des corps » à l’œuvre dans l’école, sont moins fréquemment étiquetées comme déviantes et moins fréquemment pénalisées.

Le quatrième chapitre est l’occasion de confronter les attitudes et comportements masculins et féminins à l’ordre de la classe. Là encore, les observations menées durant les cours invitent à déconstruire la dialectique docilité des filles versus perturbation des garçons : « le déploiement des pratiques clandestines, buissonnières par les filles dans les classes […] invite à penser la question des modes de résistance des filles à l’ordre de la classe » (p.119). Il apparait au passage que l’observation sur le temps long – l’ouvrage est riche de notes de terrain – constitue la méthode la plus adaptée pour pouvoir saisir les différentes tractations et digressions opérées dans le dos de l’enseignant de manière quasi invisible et inaudible : échanges d’objet, discussions sans lien avec le cours, regards fuyants vers d’autres lieux d’intérêts que le tableau, etc. À l’instar de ce qui a été mis en évidence hors de la salle de classe, « les logiques de sociabilité féminine et masculine s’accordent distinctement des logiques scolaires ». Pour les unes, le contournement des règles, plus discret, n’empêche pas le déroulement du cours et les formes de déviance, menées avec « ruse », évitent le conflit avec l’enseignant. Pour les autres en revanche, les formes de retrait du cours constituées principalement de tricheries, moqueries ou contestations de décision, empêchent le bon déroulement du cours et conduisent plus souvent au conflit et à la rupture du lien pédagogique.

Dans le cinquième chapitre, Séverine Depoilly chercher à objectiver les analyses issues de ses observations en convoquant un précieux matériau que constituent les rapports d’incidents. Ces documents rédigés par des enseignants suite à un évènement intervenu en classe permettent de mettre en évidence qui, des garçons ou des filles, sont les plus transgresseurs. Quantitativement, le résultat est net : un peu moins d’un tiers des filles ont fait l’objet d’un rapport, contre plus des deux tiers des garçons. Qualitativement, un contraste se fait jour également. Si peu de comportements distinguent nettement les filles et les garçons, se dessinent néanmoins des déviances proprement masculines et des déviances proprement féminines. Ce qui fait notamment insister Séverine Depoilly sur l’idée que l’analyse des transgressions comme celle des sociabilités des filles nécessite de les considérer en propre, avec leur logique spécifique, et nom au prisme du modèle interprétatif masculin (p.209). Ainsi, les bavardages et les rires sont davantage le fait des filles ; quand les menaces verbales à l’égard de l’enseignant et les chahuts constituent un répertoire de transgression presque exclusivement masculin. Les formes de justification que les filles et les garçons mettent en œuvre par rapport à leurs actes apparaissent aussi fortement genrées. Les unes parviennent à éviter ou à neutraliser le conflit avec les agents scolaires ; les autres ont tendance, en s’expliquant, à renforcer encore davantage la transgression.

Un élément important, souligné par Séverine Depoilly, est le rôle joué par l’institution scolaire et ses agents dans la production des déviances et de la forme qu’elles prennent. Le sur-contrôle et une certaine défiance à l’égard des garçons contribuent à engendrer les comportements et les réactions mêmes qui sont condamnés : « l’observation de ce qui se joue entre les garçons et les agents scolaires dans ces temps d’interaction nous invite à penser que c’est aussi la façon dont l’école traite la transgression, la manière dont les agents scolaires s’adressent à certains élèves qui alimentent symétriquement des pratiques d’affirmation juvénile en contradiction avec les règles de l’ordre scolaire » (p.199). Ainsi, même des formes d’implication des garçons dans les apprentissages, jugées trop bruyantes ou pas assez formalisées, peuvent être encodées comme des déviances. À l’inverse, les déviances féminines font l’objet d’une tolérance accrue, ce qui peut expliquer en partie qu’elles se concluent moins souvent par le conflit ou la rupture.

Au final, l’ouvrage offre une analyse fine et à deux faces d’une jeunesse populaire souvent étudiée uniquement par son pôle masculin. Il permet de souligner un certain nombre de malentendus de la part des agents de l’institution dans l’interprétation des comportements scolaires des élèves : le calme et la discrétion ne signifient pas toujours la soumission aux règles de l’école et/ou de classe, tandis que le bruit et la dispersion n’impliquent pas mécaniquement le rejet des réquisits scolaires. Cette précaution mériterait d’être étendue à l’analyse des comportements des individus dans d’autres univers scolaires, par exemple à l’endroit des « nouveaux étudiants » à l’université, souvent taxés de fumistes, parce qu’ils adoptent des comportements hétérodoxes. On peut regretter que l’analyse ne fasse que peu ou pas de place aux configurations familiales, amicales et sociales dans lesquelles les élèves sont pris à l’extérieur de l’école, et qui auraient éclairé sous un autre jour leurs façons d’être et de faire à l’école et en classe. Mais l’ampleur de l’enquête de terrain « entre les murs » explique et justifie amplement que le « hors les murs » soit resté un angle mort.

Sophie Orange - Maître de conférences en sociologie, Centre nantais de sociologie (CENS), Université de Nantes


Site développé sous SPIP
RSS