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Le peuple enfant et l’école - Hubert Vincent

Juin 2013

Recension de Baptiste JACOMINO

Le peuple enfant et l’école - HUBERT VINCENT

L’Harmattan, Collection "Pédagogie : crises, mémoires, repères", 2012, 144 p.

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Le collectif n’est plus très à la mode. Tel est le constat sur lequel s’ouvre le livre d’Hubert Vincent. L’auteur ne s’attarde pas longtemps sur cette idée. Il note que l’heure est à l’individualisation et à la différenciation, mais il ne cherche pas à analyser les causes et les effets de cette vogue récente. Hubert Vincent propose plutôt de répondre au « discours pédagogique dominant » (p.13) en revenant à Alain. On trouve, en effet, chez l’auteur de Propos sur l’éducation et de Pédagogie enfantine, un souci du collectif qui n’a pas perdu son actualité et qui se construit autour de la notion de « peuple enfant ».

L’école, nous dit Alain, ne rassemble pas les enfants épars que lui confient les familles. Elle accueille plutôt un collectif qui se constitue spontanément hors des familles : le peuple enfant. L’école reconduit et institue un groupe qui lui préexiste et qui légitime le recours à des pratiques collectives. L’ignorer peut conduire à certaines de ces erreurs pédagogiques que les Propos sur l’éducation dénoncent.

Hubert Vincent ne masque pas ce que les réflexions d’Alain peuvent avoir de désuet. Mais cette désuétude partielle ne suffit pas à condamner globalement l’héritage du philosophe. « Il n’y a pas d’obligation […] à considérer qu’une œuvre soit à ce point systématique ou à ce point passée, que soit elle vaut et complètement pour nous, soit elle ne vaut pas et n’a plus rien à nous dire et ce n’est pas manquer de respect à son égard […] de l’étudier et de tenter de dire là sa force, là sa faiblesse ou son insuffisance. » Se voit ainsi dessinée une méthode qui articule la philosophie de l’éducation et l’histoire des idées pédagogiques. Hubert Vincent en donne une illustration en relevant plusieurs fois la justesse des thèses d’Alain et leurs limites.

Il note, par exemple, l’intérêt de la proposition d’Alain qui consiste à vouloir libérer l’enfant de lui-même, de ses peurs, de ses passions et de ses aspirations, en le plongeant dans l’action, au sein d’une classe atelier. « Il s’agit, écrit Hubert Vincent, […] de délivrer l’enfant et tout un chacun non seulement d’activités et de buts rêvés ou projetés, mais du simple désir de bien faire qui nous situe déjà hors de notre action et de notre œuvre. Et même plus : le faire œuvre n’est lui-même possible que dans une certaine cécité à l’égard de certains projets comme à l’égard du désir de bien faire. » (p.69-70). La classe atelier n’a pas vocation, chez Alain, à satisfaire les désirs de l’enfant. Elle doit, au contraire, le libérer de ces désirs, pour que son travail ne soit pas perturbé par des peurs, des rêves et des ambitions. Mais Hubert Vincent ajoute que l’insistance sur la nécessité de l’activité conduit Alain à négliger les dispositifs et les pratiques qui permettent à l’enfant de réfléchir et de se prononcer sur ce qu’il vit.

Comme toute lecture des propos et des notes de cours d’Alain, celle que propose Hubert Vincent doit surmonter l’éclatement apparent de l’œuvre pour tenter de discerner des lignes argumentatives. L’idée d’une pédagogie de la proposition est ainsi avancée pour articuler plusieurs traits apparemment épars de la pensée d’Alain. Cette pédagogie de la proposition consiste à « forcer à faire, et puis attendre, guetter, ajuster, aider à ajuster » (p.59). Alain souligne que le maître a affaire à une classe, à un peuple. Il ne peut être question dès lors d’agir avec politesse, compréhension et dévouement, comme il le ferait dans une relation inter-individuelle. C’est parce que la classe est une classe et non une simple addition de personnes que le maître doit faire appel à une certaine discipline collective, à une indifférence apparente, à des pratiques mécaniques, sans se soucier d’abord des singularités et des intérêts propres à chacun. Le maître évite ainsi d’être intrusif. Il respecte la différence que le peuple enfant préserve jalousement et oppose aux adultes. Un forçage, en ce sens, est nécessaire. Mais il ne garantit rien. Il n’est qu’une proposition en ce qu’il est suivi d’une attente. Il s’agit d’un « pari » (p.84). Le maître ne doit pas chercher à intéresser les élèves, parce qu’il masquerait ce que les savoirs scolaires peuvent avoir d’intéressant en eux-mêmes, et parce qu’il se priverait ainsi « d’une autre expérience en fait plus dure et plus désagréable, celle qui consiste à éventuellement constater, après coup, que ce que l’on a cherché à transmettre ne “prend pas”. » (p.84).

Hubert Vincent parvient à articuler certains propos d’Alain grâce à l’idée de pédagogie de la proposition. Mais il ne cherche pas pour autant à en faire une synthèse parfaitement unifiée et cohérente. Il pointe, au contraire, des tensions dans l’œuvre d’Alain. À plusieurs reprises, plutôt que de les présenter comme de simples incohérences, Hubert Vincent montre comment ces tensions peuvent nourrir la pédagogie et la philosophie de l’éducation aujourd’hui. Dans Propos sur l’éducation, Alain soutient que le travail est une aliénation pour l’enfant quand l’attention se fixe sur le résultat. Il faudrait donc permettre à l’élève de faire des essais successifs sans avoir peur de se tromper. Mais si les essais se succèdent sans rien donner, le travail est aussi insatisfaisant. La tension qui apparaît ainsi dans les propos d’Alain n’est pas présentée comme une impasse par Hubert Vincent. Il note, au contraire, qu’« il n’y a pas moyen d’opérer de synthèse facile entre l’un et l’autre aspect, ou plutôt les équilibres sont à chercher dans chaque leçon, chaque travail, chaque séquence. » (p.31). Un balancement pédagogique est nécessaire parce que la tension est inévitable. Il faudrait à la fois permettre aux élèves de se tromper et ne pas les enfermer dans une succession stérile d’essais.

Hubert Vincent distingue, plus loin, les propos dans lesquels Alain manifeste un souci de la vitesse et de l’allant et ceux dans lesquels il fait l’éloge de la lenteur. Une fois encore, plutôt que d’y voir une contradiction, Hubert Vincent reconnaît là une tension qui doit être maintenue. Le livre se clôt d’ailleurs sur l’idée selon laquelle il faudrait parvenir à une théorie du jugement qui tiendrait ensemble le souci de l’aisance et de l’allant et le souci d’une grande circonspection. De façon étonnante, l’ouvrage ne revient que très exceptionnellement sur les commentaires antérieurs qui ont pu être faits de l’œuvre d’Alain. Sans doute est-ce parce qu’il aborde cette œuvre sous un angle assez neuf qu’Hubert Vincent a pu et voulu s’affranchir, au moins en partie, du poids de cette tradition critique. La notion de peuple enfant n’avait pas été négligée par les commentateurs antérieurs, mais elle n’avait jamais été mise ainsi au centre d’une analyse globale de la philosophie de l’éducation d’Alain.

Ce qui peut étonner aussi, c’est le peu de place qu’Hubert Vincent accorde au contexte historique dans lequel les propos d’Alain sont rédigés. On comprend qu’il a avant tout voulu voir en quoi Alain pouvait nous aider à penser l’école et l’éducation aujourd’hui. Mais, en laissant largement dans l’ombre la situation historique dans laquelle les propos d’Alain s’inscrivent, Hubert Vincent aboutit, sur certains points mineurs, à une lecture qui peut paraître trop rapide. Nous lisons, par exemple, que, si Alain évoque surtout le primaire dans ses propos, c’est parce qu’au primaire, hier comme aujourd’hui, on a encore le temps de « travailler les enfants », tandis qu’au collège on « ne peut qu’aboutir à rien » (p.120). N’est-ce pas négliger la différence entre nos collèges et le secondaire de la Belle Epoque et de l’entre-deux-guerres, qui accordait une large place à l’étude, aux tâches répétitives ? Au sujet du secondaire de son temps, Alain a d’ailleurs écrit qu’« en France, l’enseignement secondaire, par une tradition irréfléchie, est celui qui approche le plus ce que je crois idéal » (Réponse d’Alain à l’enquête Winnetka, Bulletin de l’association des amis d’Alain, 89, 41-46).

Baptiste Jacomino

Coordinateur du Master Education, Enseignement, Formation à l’Institut Supérieur de Formation de l’Enseignement Catholique de Marseille


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